Cette étrange interrogation que j’aurais d’ailleurs plutôt dû décliner au féminin n’est ici qu’un prétexte pour dévoiler comment certains mots, d’un usage tout naturel, arborent une capacité étonnante à concurrencer numériquement leur antonyme ; comme le néant le ferait avec l’infini, dans le cadre des notions respectives qu’ils décrivent.
Revenons-en donc à nos moutons, ou plutôt à nos portes, car c’est avant tout d’elles dont il s’est agi pour moi initialement.
Peu importe l’allure que vous saurez lui donner, ce parallélépipède rectangle si commun, que l’on pourrait à l’extrême symboliser par un simple rectangle, possède la capacité étonnante de se retrouver dans une situation qualifiée d’ «ouverte » , à des degrés plus ou moins divers je vous le concède, ou bien dans une seconde situation appelée « fermée ».
Problème futile et même inutile me direz-vous, mais de l’une à l’autre je me suis toujours demandé à quel moment la sanction tomba.
Voici comment je pourrais détailler l’expérience.
Soit donc une porte, grande ouverte, soumise au courant d’une inspiration soudaine.
Elle commence à se mouvoir et prendre un certain élan en direction du chambranle bientôt tout proche.
Examinons alors la situation au ralenti. Il ne reste plus qu’un doigt à parcourir. Agrandissons maintenant la portion située tout juste au niveau de la clenche. La course continue et il ne reste plus qu’un millimètre avant l’auguste événement. Rapprochons-nous d’encore plus près. Un micron nous sépare maintenant de cette fameuse limite qui nous vaudra un silence d’émoi, tout autant que de désarroi.
En fait, je vous l’affirme dès à présent, jamais, et à aucun moment, vous ne la verrez dans cet état, car comme l’infini s’entend sans se comprendre, une porte se déclame fermée sans jamais l’être.
Cela vaut tout autant pour une horloge dont les aiguilles sont immobiles et dont on assène à l’envi qu’elle donne l’heure exacte 2 fois par jour. Cette réalité mathématique-là échappera à jamais à notre réalité sensible.
Et pourtant nous martelons ces propos avec une conviction forte et profonde qui n’échappera à personne.
Ces notions symboliques que revêtent les termes « ouvert » et « fermé » opèrent culturellement pour qualifier des états qui tendent à nous parler dans le cadre de nos comportements habituels.
Mais ces termes que je décrie sous l’égide d’un certain recul un peu absurde au premier abord, il serait tout aussi possible d’en créer d’autres qui correspondraient à l’une quelconque des situations intermédiaires, que j’appellerais exactes (et pas forcément discrètes), et que l’on n’atteint aussi définitivement que grâce à nos mathématiques.
Ainsi la porte ouverte à 189,893213° pourrait se voir gagner une existence dans un mot spécifique taillé pour la décrire, pourquoi pas “quasi-toute-ouverte” ?
Et convainquons-nous dès à présent d’une chose, une porte « quasi-ouverte » jouirait d’autant d’existence que sa compagne « fermée ».
Et l’injonction de parvenir dans cet état ne relève que d’une imposture que ce mot ne dénonce à aucun moment.
Alors de «quasi-toute-ouverte» à «fermée» il y a surement une suite de pas, dont l’insignifiance ne se sera complétement révélée que lorsque vous serez parvenu au bout de mon chemin.
Histoire un peu abracadabrante sans doute mais ne m’en veuillez pas et … évitez de claquer la porte en sortant, merci :)
” … des concepts insensés dont nous usons quotidiennement et qui nous semblent si naturels que nous oublions tout aussi docilement leur total degré d’inconsistance … esclaves de nos prisons mentales sans le savoir vraiment…“.